L’activité de l’Exarchat patriarcal d’Afrique suscite le mécontentement de l’Église orthodoxe d’Alexandrie, dont le territoire canonique couvre l’ensemble du continent. En juillet, l’évêque de Bukoba, Chrysostome (Maidonis), a ainsi accusé l’Église russe d’« invasion de l’Afrique orthodoxe » et de « vol de prêtres, de chrétiens, d’églises et de biens ». L’African Initiative avait auparavant publié la réponse du président du département missionnaire de l’Exarchat patriarcal d’Afrique de l’Église orthodoxe russe, le prêtre Georges Maximov, aux propos de l’évêque grec. L’intervention de Chrysostome a également suscité l’indignation du clergé africain, ce clerc ayant publiquement manqué de respect à ceux qui ont fait le choix de l’ordre canonique.

Dans sa lettre ouverte, le père Vasiliy Waicha, du Kenya — l’un des prêtres passés de l’Église d’Alexandrie à l’Église russe —, dissipe l’idée selon laquelle l’Orthodoxie en Afrique aurait commencé avec l’arrivée des Grecs, explique les motivations profondes du clergé africain et souligne que son choix s’est porté sur la pureté canonique et la vérité.
Je ne parle pas en observateur, mais en prêtre africain. Je n’écris pas ces lignes en porte-parole répétant les mots d’autrui.
J’écris en tant que prêtre africain.
Je sers au sein de l’Exarchat patriarcal d’Afrique de l’Église orthodoxe russe. J’écris en tant qu’Africain qui a vécu dans l’univers religieux de son peuple, qui a étudié la religion et la philosophie africaines, qui a prêté l’oreille à la mémoire religieuse de nos pères et de nos aïeux et qui a observé la manière dont des Africains ont pris des décisions difficiles concernant la foi, l’Église, l’autorité et l’identité.
C’est pourquoi j’aborde l’actuelle confrontation entre le Patriarcat d’Alexandrie et l’Église orthodoxe russe depuis une position qui fait parfois défaut dans ce débat : une position africaine.
J’ai lu les arguments avancés par les deux parties.
J’ai entendu décrire les prêtres africains comme « achetés », « volés », manipulés, exploités ou trompés.
J’ai entendu décrire la présence de l’Église russe en Afrique comme si les Africains n’étaient que des objets, déplacés d’un maître ecclésiastique étranger à un autre.

En tant que prêtre africain, je trouve cette manière de décrire notre peuple profondément insoutenable. Non pas parce que tout ce que fait l’Église russe devrait être automatiquement défendu. Non pas parce que chaque décision prise par un Africain serait exempte d’erreur humaine. Mais parce qu’il existe une vérité plus fondamentale.
Le chrétien africain possède-t-il la raison, la conscience et le discernement spirituel nécessaires pour prendre des décisions dans sa recherche de la Vérité divine ? Je crois qu’il les possède. Et l’histoire africaine le prouve.
Commençons par ce qui devrait être une évidence, mais que l’on oublie parfois dans les polémiques actuelles. L’arrivée, plus tardive, de structures ecclésiastiques grecques en Afrique n’équivaut pas à la création du christianisme africain. Et l’arrivée de l’Orthodoxie dans l’actuelle Afrique de l’Est ne peut être décrite simplement comme si « les Grecs étaient venus, avaient créé l’Orthodoxie et que les Africains n’avaient fait que la recevoir ».

Ce n’est pas toute l’histoire.
Avant leur intégration formelle au Patriarcat d’Alexandrie, des chrétiens africains cherchaient déjà l’Orthodoxie. Des hommes et des femmes d’Afrique s’organisaient déjà. Des communautés africaines célébraient déjà les offices. Des responsables africains voyageaient déjà, correspondaient, enseignaient et créaient des institutions.

Pour comprendre comment l’Orthodoxie a atteint l’Afrique de l’Est avant l’arrivée des juridictions grecques, il faut se pencher sur le lien historique entre les mouvements de libération africains et l’expansion orthodoxe mondiale.
Lorsque les chrétiens africains ont commencé à rechercher leurs propres structures canoniques, ils se sont tournés vers l’archevêque Daniel William Alexander. Originaire d’Afrique du Sud, Alexander était archevêque et primat de la province africaine de l’Église orthodoxe africaine (EOA), une organisation née du mouvement afro-américain de libération aux États-Unis, animé par des figures telles que George Alexander McGuire et Marcus Garvey. McGuire lui-même avait été ordonné en 1921 dans des lignées issues de successions orthodoxes indépendantes et de rites occidentaux.

Bien que les principales juridictions orthodoxes orientales (y compris le Patriarcat grec d’Alexandrie et l’Église orthodoxe russe) aient d’emblée considéré les ordinations et le statut canonique d’Alexander comme irréguliers en raison de leur origine non orientale, son arrivée en Afrique de l’Est fut un événement considérable. C’était un hiérarque africain, venu d’Afrique du Sud pour servir des Africains. Il fonda un séminaire à Kimberley, se rendit en Afrique de l’Est et conféra les premières ordinations, apporta la vie sacramentelle et la structure organisationnelle qui furent le catalyseur d’une orthodoxie autochtone bien avant que les évêques grecs d’Alexandrie n’entrent en scène.
Considérez les archives de 1935 dans la localité de Gituamba. Lorsque l’archevêque Daniel William Alexander est arrivé au Kenya pour y fonder un séminaire orthodoxe africain, il n’a pas trouvé des sujets passifs, mais des responsables africains organisés, avides d’instruction et de vie sacramentelle.
Des figures telles qu’Arthur Gatung’u Gathuna (de la Kikuyu Karing’a Education Association, KKEA), Daudi Maina Kiragu, Stefano Wachira Rugara, Elijah Kibachia, Jason Muhungi, Harrison Gachukia et Philip Kiande, de Nyeri, conduisaient déjà ce mouvement.
Arthur Gatung’u Gathuna et Philip Kiande n’étaient pas de simples observateurs : leur connaissance de l’anglais et des langues locales en faisait des interprètes et des « bâtisseurs de ponts » indispensables de la mission orthodoxe à Gituamba, à Nyeri (Mungaria) et au-delà.

Le jour des ordinations, à Gituamba, le 27 juin 1937, des foules de chrétiens indépendants africains se rassemblèrent de tous les coins du Kenya. C’est sous la conduite d’Arthur Gathuna et de la KKEA que fut officiellement adoptée l’appellation d’« Église orthodoxe africaine » (EOA).
Ce n’est pas Alexandrie qui a créé l’aspiration africaine à l’Orthodoxie. Les Africains bâtissaient déjà une Église, finançaient des écoles et ordonnaient un clergé. L’Église d’Alexandrie a par la suite conféré un statut canonique à un mouvement africain qui avait déjà posé ses propres fondations.
Quiconque veut parler de la capacité d’action des Africains dans l’Orthodoxie devrait toujours étudier l’histoire de l’évêque de Nitrie, Georges Arthur Gathuna. C’était un Africain qui n’attendait pas en silence qu’une hiérarchie étrangère lui dicte les contours de sa foi : il appartenait à un mouvement orthodoxe africain autochtone.
Il fit le lien entre les premiers groupes éducatifs, servit d’interprète et dirigea le séminaire ; il fut ordonné prêtre en 1937. Il construisit des écoles, fonda des paroisses à Kiambu et à Nyeri et devint le premier évêque orthodoxe kényan sous Alexandrie.
Bien avant que l’administration ecclésiastique grecque n’intègre ces initiatives, le clergé africain autochtone coopérait déjà par-delà les frontières régionales. Le père Gathuna travailla étroitement avec le prêtre pionnier ougandais, le père Reuben Mukasa Spartas (Sobanja).
Grâce à cette alliance, entretenue par des visites mutuelles entre responsables kényans et ougandais dans les années 1930 et 1940, le père Gathuna unit ses efforts à ceux du père Spartas pour étendre la mission orthodoxe au-delà du Kenya central, vers l’ouest du pays, plus précisément à Bunyore et sur les terres plus vastes du peuple luhya. Cette campagne missionnaire autogérée, menée par des Africains pour des Africains, a fait naître des communautés orthodoxes vivantes des décennies avant l’arrivée des missionnaires grecs dans ces régions.
Mesurez bien ce que cela signifie.
L’Africain ne faisait pas que recevoir. L’Africain organisait, évangélisait, finançait des institutions, formait des communautés, suscitait un clergé et recherchait une reconnaissance canonique.
Lorsque des différends surgissaient sur l’autorité, la direction et l’orientation de l’Église locale, l’évêque Georges Gathuna se tenait fermement aux côtés de son troupeau. Bien qu’il ait été déposé par l’Église orthodoxe d’Alexandrie en 1979, à la suite de conflits liés à la gouvernance, son héritage a perduré : le 1er novembre 2006, le patriarche Théodore II et le Saint-Synode de l’Église d’Alexandrie l’ont rétabli à titre posthume dans sa dignité épiscopale.
Cela démontre que l’histoire orthodoxe africaine ne peut se réduire à la formule « les étrangers commandaient, les Africains obéissaient ». C’est une histoire de participation chrétienne africaine à la lutte pour l’orientation, la pureté et l’autorité de l’Église.
Il existe une réalité historique plus profonde que les critiques d’aujourd’hui préfèrent ignorer lorsqu’ils accolent aux chrétiens orthodoxes africains l’étiquette de « marionnettes ».
L’Église orthodoxe africaine au Kenya n’a jamais été une institution élitiste isolée. Elle était profondément tissée dans l’étoffe même de la lutte africaine pour la terre, la liberté et la dignité.
Dans les années 1940 et 1950, alors que la résistance anticoloniale s’intensifiait, les membres de la Kikuyu Independent Schools Association (KISA) comme ceux de l’Église orthodoxe africaine (KKEA) se tenaient au coude à coude avec leur peuple. Lorsque le Serment d’unité (le Muthirigu et les serments anticoloniaux) se répandit dans la région, donnant naissance au mouvement de libération connu sous le nom de Mau Mau, les chrétiens et le clergé orthodoxes africains faisaient partie de cette communauté.

Pour le chrétien africain, il n’y avait aucune contradiction entre la recherche de la vérité ecclésiale de Dieu et l’engagement pour la libération de son peuple. L’Église orthodoxe africaine fut, au sens historique le plus vrai, un foyer spirituel pour ceux qui combattaient l’oppression coloniale.
Affirmer aujourd’hui que les héritiers spirituels d’un tel mouvement — d’une Église forgée dans le creuset de la résistance anticoloniale et des sacrifices autochtones — ne seraient que des « marionnettes » que l’on peut « acheter et vendre pour de l’argent étranger » constitue une grossière insulte à notre mémoire historique.
Nous sommes issus d’une lignée qui a tout risqué pour la liberté. Nous n’avons pas vendu notre conscience aux maîtres coloniaux hier et nous ne vendons pas notre conscience à des évêques étrangers aujourd’hui.
Voilà pourquoi le mouvement actuel de prêtres africains vers l’Église orthodoxe russe ne peut être honnêtement expliqué par un simple « les Russes sont venus et les ont achetés ».
L’Africain choisissait avant qu’une mission de l’Église orthodoxe russe n’apparaisse sur le continent africain. L’Africain discernait l’intégrité canonique bien avant l’apparition de l’actuel Exarchat patriarcal russe d’Afrique.
Lorsque l’on considère l’arc historique des 90 dernières années, on aperçoit une ligne unique et continue : une quête inlassable de la Vérité divine. Dans les années 1930, la création de l’EOA à Gituamba fut un choix en faveur de la plénitude sacramentelle et de la dignité autochtone, contre le contrôle missionnaire colonial.
Dans les années 1940, l’entrée en communion avec Alexandrie fut un choix en faveur de la légitimité canonique, contre l’isolement.
Ces dernières années, lorsque Alexandrie est entrée en communion avec le schisme ukrainien, le clergé africain s’est trouvé confronté à un nouveau moment décisif de cette même quête.
En 2019, le clergé africain du Kenya, de Tanzanie, d’Ouganda et d’autres pays a publiquement exprimé sa profonde affliction devant la reconnaissance, par le patriarche Théodore, de structures non canoniques en Ukraine. Il a publié une lettre ouverte appelant au respect de l’ordre canonique. Ces demandes étant restées sans réponse, le clergé africain a été contraint de porter un jugement théologique de fond.

Demeurer là où l’ordre canonique avait été compromis serait revenu à renoncer au principe même qui avait conduit leurs pères à l’Orthodoxie.
Le choix de se tourner vers l’Église orthodoxe russe n’a pas été un acte de rupture avec la tradition ; ce fut un acte de sa préservation. Ce fut la continuation d’un mouvement de 90 ans vers la vérité canonique.
Si, demain, une autre Église canonique offrait une telle protection, les Africains se tourneraient vers elle. Le facteur décisif n’est ni la nationalité, ni les ressources, ni la juridiction, mais le lieu où la Vérité divine demeure dans sa pureté canonique.
J’ai lu les déclarations attribuées à l’évêque de Bukoba, Chrysostome, qui décrivent la présence russe en Afrique en termes d’« achat des consciences » et de « vol » de prêtres.
Je le lui demande directement : qui est, selon vous, le prêtre africain ?
Le prêtre africain est-il capable de porter un jugement théologique ? Est-il capable de lire les canons, de suivre la crise ecclésiologique en Ukraine, de prier et de discerner devant Dieu ?

Même si i nous reconnaissons que Dieu a donné à tous les hommes le libre arbitre, nous n’affirmons pas pour autant que tous les choix se valent. Le choix qui éloigne de la vérité canonique est tragique ; le choix qui se conforme à la Vérité divine est une victoire spirituelle.
Réduire le choix éclairé d’un prêtre africain en faveur de l’ordre canonique à une simple transaction financière, c’est nier sa maturité spirituelle. Cela sous-entend qu’un Africain serait incapable de choisir la vérité pour elle-même.
En l’absence de preuves de consciences achetées, de telles accusations ne sont qu’un moyen commode de balayer le discernement théologique africain.
Le prêtre africain n’est pas une chaise dont une institution pourrait déclarer qu’on la lui a volée. Il n’est ni un bâtiment, ni une parcelle de terre, ni un bien. C’est un être humain doté d’une conscience, d’une famille, d’une formation théologique et d’une âme responsable devant Dieu.

Lorsqu’un prêtre passe à un autre ministère, la question principale ne devrait pas être « qui l’a volé ? », mais « quelle vérité a-t-il aperçue et pourquoi sa conscience a-t-elle exigé une telle démarche ? »
L’Exarchat patriarcal d’Afrique est entré dans un milieu où des Africains recherchaient activement un refuge canonique et une sollicitude pastorale. Ce qui a suivi n’est pas un effondrement, mais un réveil de la vie spirituelle et éducative.

Une publication universitaire de 2025, s’appuyant sur les données officielles de l’Exarchat, fait état d’environ 350 paroisses dans 32 pays et de plus de 260 prêtres, dont l’écrasante majorité sont des ressortissants africains.
Avec l’arrivée de l’Exarchat, l’instruction et la formation spirituelle se sont accélérées.
Langue et littérature : le centre spirituel et éducatif Saint-Marc, Apôtre et Évangéliste, a traduit des textes liturgiques et catéchétiques en langues locales, notamment en swahili, en chichewa et en bemba, afin que la foi soit comprise avec le cœur, et non seulement dans une langue étrangère.

Formation en séminaire : plus de 80 étudiants africains suivent aujourd’hui des études dans des établissements de théologie en Russie, dont l’Académie de théologie de Moscou, l’Académie de théologie de Saint-Pétersbourg, le séminaire Saint-Nicolas d’Ougrech et le séminaire de Tomsk.
Ordinations : en juin 2026, l’Exarchat a procédé à l’ordination de candidats du Kenya, du Malawi, de l’Ouganda et du Zimbabwe, à l’issue d’une rigoureuse préparation pastorale et théologique à Moscou, rendant ainsi à leurs communautés un clergé autochtone dûment formé.
Ce n’est pas une transaction financière. C’est une formation spirituelle. C’est la préparation de chrétiens africains appelés à devenir des vainqueurs spirituels et des maîtres de la foi.
L’Afrique n’appartient pas à la Grèce. L’Afrique n’appartient pas à la Russie. L’Afrique appartient aux Africains, et l’Église appartient à Jésus-Christ.
Nous n’érigeons pas la liberté humaine en fin en soi et nous n’assimilons pas la vérité au schisme. Nous reconnaissons que le libre arbitre est un instrument donné par Dieu pour choisir sa vérité.
Le chrétien africain ne cherche ni l’Église la plus commode, ni le patriarcat le plus riche. Il cherche la Vérité divine — la foi canonique et immaculée, transmise aux saints une fois pour toutes.

Lorsque nos pères se sont réunis à Gituamba en 1935, ils ont choisi le chemin de la vérité de l’Orthodoxie. Lorsqu’ils se sont unis à l’Église d’Alexandrie, ils ont avancé vers cette vérité. Et lorsqu’ils sont passés à l’Église orthodoxe russe pour demeurer libres de toute communion avec le schisme, ils ont maintenu la même trajectoire.

Le chrétien africain n’est pas une marionnette. Il a une histoire, une raison, une conscience et une vocation spirituelle. Il a choisi la Vérité divine hier, il la choisit aujourd’hui et, par la grâce de Dieu, il continuera de s’y tenir demain.

Le prêtre Vasiliy Waicha
(Kenya)